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Sous les eaux, Venise rouille de corruption

Il y a 3 semaines

Sous les eaux, Venise rouille de corruption

Les travaux de construction des digues ont commencé en 2003. Ils ne seront achevés qu’en 2021. Vincenzo Pinto/AFP

Les travaux de construction des digues ont commencé en 2003. Ils ne seront achevés qu’en 2021. Mercredi, 20 Novembre, 2019

Les digues qui doivent protéger la lagune sont en construction depuis quinze ans. Malfaçons, faux appels d’offres, les retards se multiplient et la cité adriatique reste menacée par l’« acqua alta ».

«?Dans les territoires des Venises, il y eut de si grandes inondations que l’eau pénétra dans toutes les églises et les maisons.?» Ces lignes, que l’on trouve dans les chroniques vénitiennes rédigées au Xe siècle, racontent un épisode de hautes eaux en… 886. Depuis que Venise est Venise, ses habitants le savent. Cent fois sur le métier, il faudra rénover les rues, les canaux, les maisons et les palais. Il faudra se protéger. Car l’histoire de la ville bâtie sur pilotis est riche de ces épisodes d’«?acqua alta?», souvent immortalisés par des touristes pieds dans l’eau devant la basilique Saint-Marc.

Dans la nuit du 12 au 13 novembre, l’eau est encore montée à plus de 187 cm. Un quasi-record. Deux morts, les quatre cinquièmes de la ville sous les eaux, 1 milliard d’euros nécessaires pour les réparations… La situation indigne. L’histoire refait surface.

En 1966, la Botte prend conscience que ce trésor qu’est la Sérénissime est en péril. Cette année-là, l’eau monte à 194 centimètres, s’infiltre partout. Les pouvoirs publics sont contraints de se hâter de réagir. Ils le font avec lenteur. On cherche la parade. On ressort les vieux projets. En 1986, on exhume les travaux d’un certain Augustino Martinello, proposés au doge en 1672?: qu’entre les lidos qui protègent Venise des tempêtes, on installe des murs à arcs, avec des portes pour empêcher l’eau d’entrer.

En 1988, un prototype d’écluse est testé, présenté par le vice-président socialiste du Conseil italien, Gianni De Michelis, qui fanfaronne?: «?L’échéance?? Elle demeure celle de 1995.?» Il n’en sera rien. En 1992, le choix est acté du Module expérimental électromécanique, dont l’acronyme est Mose. Il s’agit de cimenter la lagune et d’y installer de digues mobiles qui s’élèvent quand l’eau dépasse 110 cm. Il faut patienter jusqu’à 2001 pour que le Mose sorte des méandres bureaucratiques et que le gouvernement de Silvio Berlusconi débloque les premiers fonds. Les travaux sont lancés en 2003. L’objectif est d’achever les digues qui protégeront la lagune d’ici à 2011. En cette fin 2019, les vannes ne sont toujours pas prêtes.

Et pour cause. Le Mose est une belle affaire. On aurait pu croire qu’au début des années 1990 l’opération « Mains propres » – qui, pour la petite histoire, a fait tomber Gianni De Michelis – a mis fin aux pratiques de corruption. Il n’en est rien. En février 2013, un système de fausses factures et d’appels d’offres non réglementaires est mis au jour. Des grosses pierres achetées en Croatie l’étaient par une entreprise canadienne qui les revendait ensuite plus cher à une entreprise italienne, Mantovani. Il faut déployer pas moins de 500 militaires et policiers pour appréhender les personnes concernées et procéder à 140 perquisitions. Parmi elles, Giovanni Mazzacurati. Surnommé le «?roi du Mose?», il a été de 2005 à 2013 le président du Consorzio Venezia Nuova, le concessionnaire unique auquel a été confiée en 1984 la mission de protéger Venise. De ce fait, pas besoin de s’embarrasser des règles d’appels d’offres. L’intéressé ne finira jamais derrière les barreaux. Même s’il passa quelques années aux arrêts domiciliaires, il mourut aux États-Unis, n’ayant pu être jugé pour raison de santé. 21 millions d’euros de dédommagement furent tout de même saisis sur sa fortune en 2017.

En juin 2014?: nouvelles arrestations pour 35 personnes et mise en examen pour une centaine d’autres. On découvre 33 millions de fausses factures. De larges pans du monde politique de Vénétie sont mouillés. Parmi elles, Giancarlo Galan, le gouverneur de Vénétie de la Ligue d’extrême droite. Il a fait effectuer les travaux de sa villa aux frais du consortium. Le maire, Giovanni Orsini, un indépendant de centre gauche, a également reçu des fonds qui auraient servi à financer son activité politique. Parmi la liste des personnes inquiétées, on trouve également des membres du Parti démocrate ou des berlusconiens de Forza Italia.

Onze projets alternatifs, moins chers, n’ont jamais été examinés

Depuis, on ne compte plus les retards et les découvertes de malfaçons d’une infrastructure mal ficelée. De 6 à 7 milliards d’euros ont déjà été dépensés. Et ce n’est pas fini. Il a été découvert l’an dernier que certaines digues métalliques prenaient déjà la rouille.

Des scientifiques avaient pourtant prévenu. En 2006, la gauche est revenue au pouvoir avec le démocrate-chrétien Romano Prodi. Trois ministres, issus de Refondation communiste, des Verts ou de la gauche sociale-démocrate, votent contre le Mose. Sans effet. Dans le centre gauche modéré, un seul homme s’oppose au projet?: Massimo Cacciari. Maire de Venise, il explique cette année-là que le Mose coûtera des milliards, mais – il a fait faire des études – qu’il n’a pas été apporté la preuve qu’il fonctionnera. Il présente onze pistes alternatives bien moins onéreuses qui ne seront jamais examinées sérieusement. «?Il y a trente ans, on a choisi, entre tous les projets, celui qui est le plus coûteux?», vient-il de dénoncer sur la chaîne La7. Tout cet argent aurait pu servir à autre chose. «?Venise, pendant deux mille ans, a été de l’avant grâce à une manutention continue?», rappelle-t-il. Depuis 1999, tout l’argent de l’État destiné à protéger la cité lagunaire a été dirigé vers le Mose.

En italien, Mose signifie Moïse. Le prophète fut, selon la Bible, sauvé des eaux à sa naissance. Le Mose, achevé à 95 % et prévu pour être achevé en 2021, n’est pas encore prêt à sauver la Sérénissime. Mais il prend déjà la rouille.

Gaël De Santis